Ce que sonnent les cloches

Elles ne sont plus le seul bruit des villages, mais n’ont pas vraiment disparu du paysage. Les cloches continuent de sonner les heures et de rythmer la vie des hommes, même si elles sont  électrifiées ou automatisées. Il y a moins de querelles de clochers, mais on continue à en fondre et à en baptiser.
Les cloches dans nos campagnes et bourgs français, annonçaient un décès, en informant qu’il s’agissait d’un homme, d’une femme ou d’un enfant.

Angélus, mariages, baptêmes, décès, carillons de fêtes religieuses ou de la Libération, tocsin pour la mobilisation générale ou les incendies.
Et même l’instant de la Consécration.

Car la cloche donne l’heure – c’est l’évidence – mais elle marque aussi la prière, joie ou deuil. Lointainement issue du Moyen Age, elle mesure le temps tel que l’inventèrent les moines. Ce temps « rationnel » qui fut l’une des toutes premières inventions responsables du décollage économique de l’Occident. Pourtant,
elles témoignaient d’un autre rapport au monde et au sacré, d’une autre manière de s’inscrire dans le temps et l’espace. Leur sonnerie rythmait les relations entre les individus, entre les vivants et les morts (réputées pour chasser les démons et convoquer les anges). Oui, les cloches parlaient un langage oublié.
Toutes ces sonneries que nos aînés savaient reconnaître, sont à présent considérablement réduites.
Notre environnement parfois bruyant ne permet plus d’entendre les sonneries des clochers voisins toutes plus harmonieuses les unes des autres, qui pouvaient, à l’occasion, annoncer la prochaine météo en fonction de la direction des vents qui les portaient.
Certes les « querelles de clochers » ont donné lieu à plus de dix mille affaires au XIX° siècle (quand les cloches ont été progressivement retirées ou réduites au silence). La musique des cloches est donc passée, en un siècle, du tout au presque rien dans notre environnement sonore. Car depuis une loi de l’an X (1802), contemporaine du Concordat, seul l’évêque et le préfet se partagent en effet l’usage de ce signal, chargé d’affectivité (le seul signal sonore de longue portée dans un monde encore silencieux). Mesure du temps humain, voix de l’Autre Temps, la cloche se heurte bien sûr à la politique révolutionnaire de déchristianisation : près de 50 000 tonnes de métal seront fondues. A chaque fois, la dépose ou l’enlèvement des instruments provoquent leurs lots de troubles.
On raconte que le jeudi avant Pâques, les cloches s’envolent vers Rome pour y rendre visite au Pape (voire déjeuner avec lui) et qu’elles reviennent le dimanche avec des œufs en sucre pour les enfants. En réalité, c’est une façon d’exprimer qu’elles arrêtent de sonner joyeusement pendant les deux jours où l’on se souvient de la mort du Christ. Leurs carillons surgissent de nouveau, la nuit de Pâques. A quelques semaines de Pâques, laissons leurs carillons nous rappeler qu’elles ne sont pas un instrument du passé.
Rémi GALVAN